L’ÂNE | L’ennui
Je ne m’ennuie jamais.

Enfin, je crois. Jusqu’à maintenant. Mais on n’est pas à l’abri. Surtout avec la retraite, comme on dit. Bah, la retraite ! ça n’a aucun sens, le mot. La chose, un petit peu. Je pense toujours à Bunuel, l’immense Luis, qui, à la fin de sa vie, ne tournait plus, faisait la grasse matinée, traînassait le matin et laissait passer le temps jusqu’à l’apéritif de midi puis la sieste, puis un peu de temps jusqu’ à l’apéro du soir, tapas, repas qui traîne, on dort et ainsi de suite jusqu’à la fin. Bunuel ! Celui qui a tourné La Voie lactée, Le Charme Discret De La Bourgeoisie, Le Fantôme De La Liberté, pour ne parler que de ces trois chefs d’œuvre. Alors si lui s’ennuie, pourquoi pas nous ?

Mais non. Parce que pour le moment, le temps est bien chargé. Tous les jours il y a quelque chose à faire, et surtout tous les jours il y a un combat à mener,

une crasse à nettoyer – ou au moins, à montrer- une fumisterie politicienne à moquer et démonter, un ahurissement à raconter. La Renarde Argentée et son compère austère à nom d’étoile filante et leur « croissance négative » : c’est-y- pas beau ça, comme foutaise ? Et le pire, c’est qu’il s’en trouve et des qu’on croit intelligents et tout et tout pour applaudir des deux mains à cet oxymore calamiteux inventé par ces deux océans jumeaux de la pensée économique. Et le Pancrate à l’ONU, et pas au Congo, quand même, faut pas exagérer ! Et le reste à l’avenant. C’est simple, on devrait rester enchaîné à sa toile de rondins et la dérouler sans cesse y gravant des grignotis sans fin comme ces scribes du Moyen âge nés, élevés et morts dans des abbayes lugubres où ils s’usaient les yeux nuit et jour à graver, regraver enluminures et manuscrits qui font aujourd’hui le miel des bibliothécaires et des marchands, et Le Nom De La Rose donne une assez bonne idée de ça, et on pardonne beaucoup à Annaud ( et bien sûr à Eco, à qui on n’a rien à pardonner, d’ailleurs) puisqu’il a fait ce film.
Mais l’ennui. Il est sournois, l’ennui. On en fait des films étonnants,

et des tableaux magnifiques,

qui le suent, l’ennui,

mais que l’on voudrait partager, cet ennui. Puis, on le vit, souvent seul, l’ennui.

Et par exemple ce soir, l’âne aiguise ses plumes d’oies et son trépied à daguerréotypes parce qu’il va aller visiter des anciens combattants en bout de course, et des comédiens amateurs qui vont sur des tréteaux de fortune donner une représentation qu’ils appellent artistique et théâtrale. Et là, oui, c’est l’ennui. Parce qu’il y a toujours mieux à faire, un livre à lire,

tiens par exemple les Nouvelles complètes de Jim Balard, avec qui j’ai appris à écrire de la science-fiction, et qui viennent d’être publiées chez Tristram, grand petit éditeur. Ou regarder un film sur les chaînes cinéma, et ce n’est pas ce qui manque. Ou voir , allez, tout de même, l’équipe de rugby de Perpignan affronter dans un combat douteux celle de Biarritz, Catalogne du peuple contre Côte basque bourgeoise, ça vaudra son pesant d’épopée. Mais non, ce soir on fait le boulot, l’échine chargée du petit baluchon du petit correspondancier, trognes rouges devant le petit oiseau qui va sortir, canards sauvages qui sont tout sauf harmonieux, blagues de comptoir après le dernier pastis . Tu craches dans la soupe, bourricot ? Mais non, mais non, c’est souvent – presque toujours- passionnant, d’aller à la rencontre, de photographier, et surtout d’écouter, puis d’écrire, écrire, ça, surtout, avant tout, devant tout, écrire. Mais il y a des soirs, d’anciens combattants qui furent héroïques mais sont bien fatigués et de mauvais comédiens aveuglés, où on se dit qu’on devrait casser l’appareil et ne pas remettre d’encre dans le stylo. Ça ne dure pas, parce qu’il y a toujours une pépite à trouver. C’est encore Bunuel qui le disait ( enfin, j’aime croire que c’est de lui) : même dans le plus mauvais des navets, il y a toujours au moins trente secondes géniales. Ce sont ces trente secondes que je vais aller chercher, ce soir. Tant pis pour le film, pour Ballard, pour l’USAP ( mais je m’en fous, l’Aviron Bayonnais a gagné !), pour les poèmes que j’aurais peut-être écrits et camouflés : ce soir, je marronne, aux anciens combattants et aux comédiens de village ; et vous allez voir, que si en plus la Madone règne à Reims, je vais m’en trouver bien. C’est toute une philosophie. Pas celle du rond point, non, mais toute une philosophie de l’ennui ( lisez ce petit livre !)

Alors, j’y vais guilleret, finalement. Et vous ? Quoique vous fassiez ce soir, ennui ou pas, attention à la terrible maréchaussée, aux prétoriens au ministre boute-feu, et portez-vous bien. Quand même.























